Ce que j’avais envie de relater n’est pas à proprement parler une expérience musicale, mais plutôt une sorte de quête initiatique, la quête des origines, un peu comme l’obsession qu’ont les enfants adoptés de retrouver coûte que coûte leurs parents naturels ; moi, j’ai plutôt tenté de retrouver une trace authentique de mes parents spirituels. Certains parmi vous ont sûrement tenté la même aventure, peut-être se reconnaîtront-ils un peu…
En décembre 96, pour ma deuxième visite à Londres (ma première en totale autonomie) où je passais pour prolonger le plaisir d’un Swing Tour que je refusais de voir s’achever, je n’ai pas pu envisager un seul instant de ne pas visiter la ville où tout s’est construit, là où l’œuvre de Cure a patiemment mûri au cours de l’enfance et de l’adolescence de Robert. A une heure de train et 80 km au sud de Londres, la ville de Crawley était un objectif alléchant et facile à réaliser.
A notre arrivée (nous étions 4), nous nous étions carrément mis en tête de trouver la maison des parents de Robert, et au minimum de retrouver des vestiges de sa jeunesse ; nous n’avions pas le moindre indice, et passer au peigne fin une ville de 80000 habitants relevait de la gageure. Le centre-ville n’est néanmoins pas très étendu, car Crawley est davantage une ville-dortoir qu’une mégalopole dynamique et insomniaque. Il nous a ainsi fallu moins d’un quart d’heure, en partant de la gare ferroviaire, pour trouver le premier vestige qui, visuellement, nous a procuré un plaisir immédiat. Sur une place du centre piétonnier trônait le fameux kiosque apparaissant dans les premières images de Staring At The Sea, là où les premiers accords javellisés d’un combo punkoïde, futur phénomène planétaire, ont été égrenés dans les années 70, le plus souvent dans une indifférence polie. Ce kiosque, lorsque vous l’apercevez, il vous parait immédiatement familier, et vous revoyez immédiatement un Robert efflanqué en pantalon pattes d’eph déambuler dans cet espace étriqué… Naturellement, fanatiques illuminés que nous étions, nous n’avons pas manqué de toucher le sol de ce haut lieu du curisme dans ses moindres détails…
La suite de la visite a été d’abord moins heureuse, nous ne pouvions pas nous orienter ni nous mettre d’accord sur le prochain endroit où fouiller. Nous avons longtemps erré dans des quartiers qui ne présentaient pas le moindre intérêt. Ce n’est qu’après plusieurs heures que nous avons trouvé un endroit vraiment touchant, pourtant situé à moins de 5 minutes du kiosque : une adorable petite chapelle gothique, nichée dans un écrin de verdure et cernée d’une vingtaine de tombes modestes tout droit sorties du XIXème siècle. Au début, nous avons pensé à l’édifice de la pochette de Faith, ce qui s’est avéré faux, mais nous avons ressenti une telle atmosphère de recueillement serein en ces lieux que nous y sommes restés près de deux heures, ayant l’intime conviction qu’une grande partie de Seventeen Seconds et de Faith avait été conçue dans ces endroits. Naturellement, personne n’en aura jamais la preuve, mais ce sont des convictions subjectives qui ne s’effacent pas facilement !
Le jour commençait à décliner quand, poursuivant notre recherche hasardeuse, nous sommes tombés en arrêt devant un édifice, maladroitement planté de l’autre côté de la voie ferrée. Tout le monde en connaît aujourd’hui la physionomie grâce à une petite photo discrète dans le livret du remaster de Three Imaginary Boys : le célébrissime Rocket, autre lieu sacré, pub sanctuaire des premières expériences énervées du groupe, dont Heroin Face constitue le bruyant témoin. L’intérieur, qui a probablement largement changé depuis 1977, ne présente rien qui diffère d’un pub anglais ordinaire et l’ambiance, en ce tout début de soirée, est particulièrement ascétique : les 4 frenchies constituent à eux seuls les deux tiers de la clientèle du moment ! Nous sirotons quelques bières spéciales qui ne nous font guère d’effet, car l’essentiel de nos pensées est monopolisé par une question cruciale : à quel endroit du bar se trouvait le groupe lorsqu’il jouait ? Quand on y repense, on pouvait bien imaginer Robert à tout endroit tant il a dû user des jours durant ses fonds de culotte sur les sièges de cet établissement. Timides mais décidés, nous nous décidons à adresser la parole à un barman, de la façon la plus intelligente qu’on puisse imaginer : « We’re looking for The Cure ! » A son sourire entendu, nous comprenons que nous ne sommes pas les premiers à lui adresser une telle requête ! Il a cependant la gentillesse de nous glisser quelques mots (il n’est pas débordé !), nous apprenant qu’il connaît un peu Robert et Simon, mais d’assez loin, étant donné qu’ils ne repassaient par ici qu’une ou deux fois par an. Très fier (comme on le comprend !), il nous dit plusieurs fois : « They did their first gig here ! » et finit par nous faire une petite faveur : il nous trace sur un morceau de papier un plan permettant de se rendre dans la ville de résidence de Robert : Bognor Regis. Nous prenons congé de lui dans un état second, persuadés de détenir une information d’une valeur inestimable…
Dans la soirée, nous reprenons le train pour Londres, partagés, dans notre naïveté, entre la frustration de n’avoir pas trouvé la maison des parents de Robert et l’émotion d’avoir découvert des lieux d’une grande importance symbolique et émotionnelle à nos yeux. Le lendemain soir, nous étions au concert à la Wembley Arena, et des projets pour un autre pèlerinage, cette fois à Bognor Regis, commençaient à germer en nous, mais ce serait pour une autre fois…
(to be continued)
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Il faut bien que les dictateurs gagnent parfois les élections, sinon ils n'en organiseront plus.
Jacques Chirac, à propos de l'Afrique